Cet article a été publié dans la revue « Géomètre » No 7-8, juillet-août 2003

« Il y a un contentieux foncier très important à la Réunion; je reçois au moins deux dossiers par semaine du tribunal. » Pierre Brial, installé à Saint-Gilles, s’est fait une véritable spécialité dans l’expertise judiciaire. Le foncier est devenu très cher ces dernières années. Au point d’engager un litige pour 20cm et même d’aller en cassation pour un bornage!
Car tout n’est pas simple sur l’île… Vers la fin du 19e siècle, la plupart des gens possédaient un titre de propriété. Ensuite, pour des motifs économiques, les successions n’ont plus jamais été réglées. Les terrains se sont transmis au sein de la famille, de façon informelle. Au point qu’aujourd’hui il n’est pas rare de retrouver cinquante indivisaires sur un même lot. Sans parler des occupations sans titre qui, longtemps, se sont multipliées.
La situation économique était difficile au début du 20e siècle. On n’avait plus les moyens de payer le géomètre et le notaire. Dans les Hauts notamment, des terrains ont été abandonnés. Ceux en déshérence ont été occupés par les colons (les fermiers des propriétaires). Leurs descendants sont restés.
Il y a quelques décennies, lorsque le foncier a commencé à prendre de la valeur, il y a eu beaucoup d’actes de prescription acquisitive. Les notaires en ont fait « à la pelle » en 70-80, se fondant sur des témoignages de locaux. Générant un tel contentieux qu’en 1990 la chambre des notaires a stoppé le mouvement. « Aujourd’hui, souligne Pierre Brial, les notaires demandent un bornage, ce qui permet d’identifier immédiatement les contestataires; ils peuvent ainsi tout vérifier. »
La création du cadastre dans les années 70 a paradoxalement complexifié la situation. « Les gens malhonnêtes ont pu identifier les terrains abandonnés, les occuper, et dans foulée, invoquer la prescription en faisant témoigner un peu n’importe qui. Il faut reconnaître que c’est parfois encore le cas actuellement. » A tel point que, « depuis un an, les notaires font un affichage sur le site en cas de demande de prescription acquisitive; c’est une excellente formule. »
Tout ceci est bien sûr source de litige aujourd’hui. Il existe un appel à la justice de plus en plus fréquent, ne serait-ce que parce que les liens familiaux d’antan se sont plus distendus. « On appelle le juge même si le problème est mineur », constate Pierre Brial. « D’autant que, dans la famille, il y a toujours quelqu’un qui a droit à l’aide juridictionnelle… »
A cette explosion des contentieux judiciaires sur les limites de propriété, s’ajoute la baisse du nombre des géomètres-experts intéressés par ce domaine. Sept en 1990, deux actuellement, plus quelques occasionnels. Pierre Brial reconnaît qu’il a six mois de mission d’avance. « C’est une masse considérable de dossiers qu’on ne peut pas déléguer au personnel. C’est certes rentable, mais c’est très prenant, et souvent au détriment de la gestion du cabinet. A tel point que je cherche un associé pour les opérations privées. »
Lorsqu’il est mandaté par le juge, le géomètre-expert se transforme en chasseur d’archives. Région, notaires, cadastre, bibliothèques… Tout est mis à contribution. « Quand je retrouve un vieux plan, je suis heureux! C’est l’acte indiscutable pour nous et c’est très confortable pour le juge. » Même si ces vieux actes ne sont pas de première qualité. « J’ai constaté un écart moyen de 30% de superficie entre celle indiquée sur les vieux titres et le bornage actuel. »
« J’ai assisté à des débuts de bagarre »
La seconde étape est celle du terrain, pas toujours agréable. Le Créole a le verbe haut et la dispute facile quand on touche à ce qu’il estime être « sa » terre. « C’est parfois difficile à gérer, mais l’expert est quand même respecté », reconnaît Pierre Brial. « En 500 expertises, je n’ai été menacé qu’une seule fois; mais j’ai assisté à des débuts de bagarre, même si la plupart du temps on en reste aux insultes. »
Mais définir les limites de propriété ce n’est pas tout. Car se pose ensuite la délicate question de l’application des titres. « Les juges demandent des limites objectives. Mais mai, dans mes rapports, je mets toujours en avant les limites d’occupation. Car, si on applique trop rigoureusement les titres, les résultats vont parfois bien au-delà de ce que les gens attendent, même le plaignant. » Pour éviter que le conflit ne dégénère, mieux vaut parfois privilégier les limites d’occupation. Certaines son reconnues par tous, comme la pratique des arbres chandelles, qui traditionnellement marquaient une limite de parcelle agricole, mais aussi les vieux murs…
Au juge ensuite à faire son appréciation juridique de la situation en fonction de ces divers éléments.
Bien des plaignants souhaitent d’ailleurs vivement trouver une solution moins conflictuelle. « La terre, aujourd’hui, c’est un peu le mythe de l’Eldorado. Tout le monde pense qu’en gagnant 20 cm. on va être plus riche. Alors que ça ne couvre que potentiellement les frais du procès. »
Sans compter les mauvaises surprises, parfois cocasses. Comme cette vielle souche de lilas qui marquait la séparation de deux parcelles. L’arbre meurt et un voisin veut se clore. Le pied de l’arbre était très large et les deux voisins se déchirent pour savoir où placer la clôture exactement. Litige, procès, expertise, et le géomètre-expert constate qu’en fait, la vraie limite de propriété est deux mètres plus loin que l’arbre et qu’elle passe en plein milieu d’une maison!




